Un moi(s) sans tabac - EP.3

L'illustration du rhinocéros par Pietro Longhi pourrait parfaitement illustrer cet article, car elle capte la tension entre la réalité brute et ses projections ou doubles, un thème central dans Le Réel et son double de Clément Rosset. Dans cette peinture, le rhinocéros est exposé comme une rareté exotique pour un public vénitien, mais il est perçu à travers le prisme des attentes, des curiosités et des fantasmes de cette époque. L'animal devient alors, non plus simplement un être réel, mais une sorte de double, chargé de significations symboliques et fantasmées, peut-être même plus proche du mythe que de la réalité zoologique. Ce rhinocéros, un ”réel étrange” et imposant, se heurte aux représentations que l’on projette sur lui. Il devient une sorte d’écran pour les idées, les peurs, et l’émerveillement des spectateurs, perdant un peu de son essence brute dans ce processus. Ainsi, il incarne le phénomène que décrit Rosset : ce que l'on voit est autant un "double" du réel qu'une tentative de s'y confronter sans jamais pouvoir l'atteindre pleinement. L’œuvre de Longhi rend visible cette distorsion inévitable entre le réel et sa perception. Elle pourrait ainsi servir à illustrer notre exploration de la « joie tragique » : accepter que le réel, dans sa simplicité, nous échappe sans cesser de persister en lui-même, étranger à nos projections.

Les volutes du double ; un double qui double le réel

 

Dans le cadre du moi(s) sans tabac, cet article explore la relation entre le tabagisme et la notion de double, en résonnance avec les idées de Clément Rosset (1939-2018) dont particulièrement « Le Réel et son double » publié en 1976. Cette réflexion sur le « double » conduit à la question suivante : le tabac peut-il être perçu, selon les termes de Clément Rosset, comme un double du réel ? En d’autres termes, offre-t-il une échappatoire, une illusion de plaisir qui masque, en réalité, des conséquences néfastes ? Rosset insiste sur la complexité de notre rapport à la réalité, un thème qui peut faire écho au contexte du tabagisme. Loin d'être un simple geste, fumer deviendrait alors un acte révélateur d’une quête d'évasion, d’un double compensatoire mais aussi de soumission apparemment moins cruelle que celle de subir les affres du réel.

Dans « Le Réel et son double », le philosophe examine le rapport entre le réel et ses représentations ; il y décrit comment l'être humain tend à construire un « double » du réel, qui en simplifie ou travestit les aspects les plus difficiles à supporter. Il critique la manière dont les individus et la culture rejettent la réalité au profit de versions idéalisées et analyse le double comme un mécanisme d'aliénation. Voici un extrait des premières pages de l’ouvrage :

L’illusion et le double

Je veux parler de sa manie de nier ce qui est, et d’expliquer ce qui n’est pas.         

E. A. Poe

Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel. Cette faculté se trouve si souvent prise en défaut qu’il semble raisonnable d’imaginer qu’elle n’implique pas la reconnaissance d’un droit imprescriptible – celui du réel à être perçu – mais figure plutôt une sorte de tolérance, conditionnelle et provisoire. Tolérance que chacun peut suspendre à son gré, sitôt que les circonstances l’exigent (…), le réel n’est admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point : s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.

Le réel est ce qui est ; le double est ce qui n’est pas

La première voie de recherche dit que l'Être est et qu'il n'est pas possible qu'il ne soit pas. C'est le chemin de la certitude, car elle accompagne la vérité. L'autre c'est que l'Être n'est pas et nécessairement le Non-Être est. Cette voie est un sentier étroit où l'on ne peut rien apprendre.  

Parménide d’Élée

À première vue, la citation de Parménide peut paraître obscure, mais en écho aux réflexions de Clément Rosset, qui y fait souvent référence, on pourrait la lire et la traduire par :

ll y a une première voie qui affirme que le réel est, et qu'il ne peut pas ne pas être. C’est la voie de la lucidité, celle qui accepte le réel dans sa probité, sa transparence et sa nécessité. La seconde voie, quant à elle, soutient que le réel n'est pas et que l’irréel (un double) est — une route séduisante mais sans issue, qui mène à des illusions confortables mais stériles.

La duplication résulterait donc d'une incapacité à accepter la singularité brute du réel ; elle crée un voile d’illusions pour échapper à la dureté de l’existence.

Le double dont nous parlons ici est « ce qui n’est pas », car le double n’est pas une simple reproduction ou réplique du réel, mais bien plutôt une dissimulation du réel, le doublant dans le sens de « se faire doubler », duper, en se présentant comme la vérité du réel.

Que ce soit dans le cadre du tabagisme — ses systèmes de croyances, ses habitudes, ses idées reçues comme son addiction — ou dans bien d’autres dispositifs et contextes, le réel est souvent l’élément à éviter, à nier même. Nier ainsi le « lieu de l’être » ou l’oublier, en organisant quelques anti-perceptions ou, en d’autres termes, en hallucinant les termes de l’existence. De cette stratégie découlent des narrations multiples qui donnent un sens au « moi », aux actes, aux comportements, aux pensées et relations avec autrui. Forme d’hypnose négative, cet autre que j’appelle « moi » se laisse endormir, engourdir et cela est d’autant plus commode que le réel se dérobe.

Nous participons nous-mêmes à l’esquive du réel, bâtissant des reflets pour mieux contourner la cruauté manifeste.

Prolifération des doubles, theatrum mundi ?

Danger : d’abord une contrefaçon, puis une autre, puis deux doubles, puis trois doubles jusqu’à une infinité de doubles. L'original a disparu et les faux prolifèrent. L'absence d'un modèle entraîne une infinité de reproductions. Le théâtre du monde, ses représentations auraient-ils conduits à la disparition de l'original et la multiplications des copies. Peut-on vraiment copier que ce qui n'existe plus ? Que reste-t-il ? Une une vague intuition dont on doit se méfier car toujours ou possiblement altérée par  des artefacts ?

Le réel, parrhésie d’une intuition

L’intuition du réel, nécessiterait alors de cultiver une manière d’être en relation avec le monde qui soit attentive, réceptive et non instrumentale. Invitons-nous ainsi à un changement de perspective, à un « laisser-être » des choses qui permettrait peut-être au réel de se manifester ou plutôt de se faire sentir, sentir par intuition, non pas une intuition oraculaire, mystique mais un recueil de données libérées de la dictature du « on ». Cette attitude requiert un « renversement » dans notre manière d'être et de penser, en s’éloignant de la simple saisie des commandements aliénants et en rejetant les illusions.

Pour Clément Rosset, l'intuition est une forme de saisie immédiate de la réalité dans sa singularité brute et irréductible. Elle permet un contact direct avec le réel, sans passer par le filtre du langage ou des constructions intellectuelles qui tendent à masquer, doubler, voire falsifier cette réalité. Dans cette perspective, l’intuition devient l'outil privilégié pour percevoir le monde tel qu'il est, dans toute sa contingence et son caractère unique. Contrairement à la conceptualisation, qui divise et interprète, l'intuition saisit directement l’unicité du réel sans chercher à en adoucir la dureté ou à en tirer un sens rassurant. Elle est un acte de lucidité radicale face à l'existence.

Il n’y a pas de métaphysique du réel ; quelque chose d'intolérable réside dans le fait que le réel est ce qu’il est, et rien d’autre.

A l’ombre douce des faux-fuyants

Rien d’autre ? N’est-il pas cruel de ne voir que ce qui brûle mon ego ? Ne puis-je, s'il vous plaît, me glisser dans de douces illusions, bâtir de tendres démonstrations, ou encore décrire mon addiction en m'accordant un sursis ? Je ne nie pas le réel, mais je l’euphémise, le déplace et le traiterai en temps voulu — un jour. J’ai vu, j’ai admis, mais n’exigez pas davantage de moi..

La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil »  - écrivait René Char.

Et moi, je préfère  : l’ombre douce des faux-fuyants, le confort d’un jour différé.

L'illusion du moi face à l'intransigeance du réel

Dans « Loin de moi. Étude sur l'identité » (1999), Clément Rosset nous rappelle que le « moi » est insaisissable : il n'existe pas de conscience centrale ou d'identité fixe autour de laquelle l'individu pourrait se constituer. Le « moi » serait une simple fiction, un concept élaboré pour donner une apparence de stabilité à notre existence. Nous vivrions dans une illusion de continuité et d'unité ; nous parlons de nous-même comme de fins connaisseurs – « je suis » – alors que l’identité personnelle n'est qu’un leurre.

L’illusion d’une continuité dans le temps nous permet de nous raconter, de nous persuader d'être le centre de notre propre expérience : un « je » capable de se saisir lui-même et d’engager ainsi une introspection du « moi » que certaines thérapies encouragent. Pourtant, nombreux sont les penseurs – philosophes et épistémologues – à avoir ébranlé la notion d’un « moi » stable ou essentiel, qu'ils réduisent à des processus dynamiques (comme Héraclite, Montaigne, Pascal, Hume, Nietzsche, Heidegger, Deleuze, Moukheiber), déconstruisent socialement (Foucault), ou jugent inexistant (Bouddha, Parfit).

Chez Martin Heidegger, par exemple, le Dasein, que je traduis littéralement par « être-là », est une dynamique propre à l'existence humaine. Cet « être-en-question », loin d’être une entité fixe ou un sujet classique, se définit comme un « être-au-monde », en devenir constant, dont l'évolution dépend de ses projets et engagements.

Si, à la question « qui-suis-je ? », on répond par une série de devenirs qui se créent et se défont au fil du temps, par une multiplicité mouvante, un assemblage de forces en transformation constante, un reflet d’événements successifs de notre existence, alors la « stase narcotique » du « je suis » se dissout. Il peut en résulter de l’angoisse face à la contingence, une « joie tragique », ou un accueil innovant d’un ensemble fluide d'expériences de soi, mêlant le vécu immédiat et la façon dont on aspire à se percevoir.

La deuxième question qui se pose alors est : comment, depuis ce « moi » insaisissable, qui n’est qu’un flux perpétuel de changements, pouvons-nous accéder au réel dont parle Rosset ? La confrontation entre un moi en mouvement et un réel impassible et inaltérable éclaire les illusions forgées et nous conduit à une rencontre intuitive avec le réel. Ici, le sujet ne « possède » rien, mais s’ouvre au monde tel qu’il est, sans médiation.

Autrement dit, pour Rosset, accéder au réel implique de reconnaître l’insuffisance du moi et son caractère fondamentalement illusoire. C’est un renversement de perspective : le sujet cesse de chercher dans le monde un reflet de lui-même et accepte un réel inimitable, incomparable simple et sans ambages. Le moi devient alors un simple lieu de passage, un « il y a », une interface sans substance fixe, confrontée au réel sans en altérer la nature essentielle.

Il y a » ce tabac dans mon existence, insaisissable et détaché de toute croyance. Aucune projection ne le fixe, me permettant ainsi de mettre en mouvement les conditions essentielles pour réaliser le dessein de mon « être-en question.

La joie tragique

Ainsi, de double en double, de prothèse en prothèse, l’intuition du réel se niche dans les interstices du discours, donnant naissance à l’indésirable désirable. À la fin des fins, nous pouvons déclarer qu'elle est hautement désirable, mais tragique. Elle demande un effort philosophique, mental, et moral – pas au sens habituel du terme – une force d'âme, comme le dirait Parménide. C’est là le privilège de la joie de vivre : s’éprouver comme parfaitement absurde et indéfendable, tout en demeurant allègre, pleinement conscient des vérités qui la contrarient.

Cette joie est libératrice, permettant de vivre sans illusion et d’accepter sereinement ce que Rosset appelle « l’insignifiance heureuse » de la vie. Il nous invite à embrasser le réel dans sa singularité, sans chercher un « double » ou un sens caché, mais à aimer l’existence dans sa simplicité brute.

Pour Rosset, le tragique n’est pas à fuir, mais à vivre pleinement. C’est dans cette confrontation avec l'absurde que réside une joie authentique, affranchie de toute illusion. Il s’agit de reconnaître, sans arrière-pensées ni remords, la suffisance du réel.

Il existe deux néants : d'un côté, le double, dont on peut abondamment discuter, mais qui n'existe pas ; de l'autre, le réel, indicible et existant, que nous ne pouvons pas pleinement exprimer. Et c'est dans cette absence de mots que réside la richesse de notre expérience, un silence vibrant qui nous incite à plonger dans les profondeurs de l'être, là où chaque instant devient une invitation à découvrir cette étrange, rude et impitoyable somptuosité du réel.

Nathalie Roudil, le 30 octobre 2024

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