Un moi(s) sans tabac - EP.2
INSTITUT NOESIS, CABINET NOESIS.
LE MOI(S) SANS TABAC - ÉPISODE 2.
Aujourd'hui, dans ce deuxième épisode, je propose de travailler à partir du thème de la parrhèsia.
Le souci de soi apparaît comme une manière de vivre, une attitude générale, une certaine manière de veiller sur ce qu'on pense, sur ce qu'on fait, sur ce qu'on dit, sur ce qu'on est.
Michel Foucault, L’Herméneutique du sujet
PHILOSOPHIE PRATIQUE ET ARRÊT DU TABAC : DIALOGUE ENTRE FRANCHISE, MESURE ET SILENCE
La question de l’arrêt du tabac place souvent la personne dans un état de dissonance cognitive où elle cherche à justifier son comportement par des arguments crédibles afin d’éviter un trop grand conflit intérieur ou un sentiment de culpabilité. Toutefois, cette dissonance est fragile et laisse passer une intuition, ou plus objectivement une réalité, qui indique qu’un problème sous-jacent est présent. Une lutte intérieure "insuffle" des moyens de défense.
Le "pseudos", mensonge (en grec) qui s’oppose à la vérité, signifie « menteur, trompeur », mais aussi « faux ». Les linguistes rattachent cette famille à une racine indo-européenne qui désigne le souffle. Jean Taillardat explique comment on passe, métaphoriquement, de "souffler" à "souffler du vent", mentir = "pseudomai".
Ici, dans le cadre de notre propos sur le tabagisme, des pseudo-vérités, loin d'être véritablement intentionnelles, concourent à créer des récits qui justifient la consommation de tabac. Parmi les plus courantes, on peut trouver :
"Je suis trop stressé en ce moment pour m'arrêter de fumer", "Il faut bien mourir de quelque chose", "J'ai peur de grossir si je m'arrête", etc.
Selon la logique hégélienne, le mensonge est une forme d’aliénation, où l’individu se sépare de sa propre essence et devient étranger à lui-même.
Est-ce que le tabagisme est une manifestation extérieure de l'aliénation, un "objet" qui, tout en épuisant la santé, maintient l’esprit dans une illusion de contrôle ?
Nous constatons que l’individu se trouve souvent tiraillé entre la reconnaissance des raisons légitimes pour cesser de fumer et les justifications qui le maintiennent dans son comportement. Ce conflit intérieur peut être perçu comme une contradiction entre le désir de santé et la persistance de la dépendance, ce qui crée une lutte entre deux pôles opposés de la pensée. Il s’agit là d’un phénomène typique d’une dialectique, où le pour et le contre s’affrontent. Dans ce contexte, il devient nécessaire de quitter les faux-semblants, les trompe-l'œil, pour adopter une attitude intellectuelle que le parrèsiaste incarne.
La parrhèsia vient du grec et signifie le courage de dire la vérité à soi-même et aux autres. Dans la philosophie antique, elle désigne la capacité de « parler vrai », non seulement avec les autres, mais aussi avec soi-même. Le terme caractérisait d'abord le régime de parole du maître face au disciple attentif : parole de franchise, opposée aux arabesques de la flatterie et aux subtilités rhétoriques. Parole droite et directe. La parrhèsia est une certaine parole de vérité, un dire-vrai qui ne relève ni d'une stratégie de démonstration, ni d'un art de la persuasion, ni d'une pédagogie.
Mais la parrhèsia, le dire-vrai, ouvre pour celui qui l'énonce un espace de risque.
En tant que thérapeute, la question se pose : comment incarner cette franchise qui aiderait le consultant à reconnaître, sans détour, la réalité de sa dépendance ? La toux, le souffle court et la mise en danger de sa santé ne sont pas de simples « anecdotes », mais des éléments essentiels de sa réalité. Dans ce cadre, la parrhèsia pourrait devenir un vecteur de confrontation nécessaire à la prise de conscience, libérant la personne du voile des moyens défenses et des demi-vérités qu'elle bâtit pour justifier son addiction.
Nécessaires supports et cautions ; pourtant, considérant que se défaire d’une addiction n’est pas simple et peut effrayer. Considérant, aussi, que les bénéfices, que le fumeur en retire, sont conséquents ; considérant que le tabac des manufactures est un pharmakon. En Grèce ancienne, le pharmakon désignait à la fois le remède, le poison et le bouc émissaire. Le tabac agit comme un remède apparent pour les tensions, l'anxiété ou le stress ; c'est un moyen d’apaiser temporairement, de procurer un certain confort ou une évasion immédiate. Cependant, ce soulagement n'est qu'une illusion temporaire, car le tabac est également un poison. Ses effets délétères sur la santé sont bien documentés : cancers, maladies cardiovasculaires et bien d’autres affections graves en découlent. C'est un objet ambivalent, à la fois cause de soulagement momentané et source de souffrance à long terme. Ce double aspect du tabac correspond à la nature profonde du pharmakon, qui est à la fois ce qui soigne et ce qui détruit.
Ce n’est donc pas si simple de faire preuve de discernement, et la question d’un langage direct et implacable sur la réalité du tabagisme pourrait sembler trop brusque et tranchante jusqu’à entraîner une opposition.
Il y a souvent du danger à dire vrai.
Comme Michel Foucault le rappelle, la parrhèsiaste n’est pas toujours le bienvenu. Socrate savait qu’il serait condamné à mort en faisant de la politique. Il a tout de même été condamné pour avoir corrompu la jeunesse, pour avoir nié les dieux de la cité et introduit des divinités nouvelles à Athènes.
Michel Foucault, dans ses travaux sur la parrhèsia, a exploré la manière dont le fait de « dire la vérité » peut être risqué pour celui qui l’exprime, surtout lorsque cette vérité va à l’encontre des intérêts ou des croyances établies.
En effet, depuis l’Antiquité, nombreux sont les penseurs qui, conscients du danger du franc-parler, ont choisi des moyens plus détournés pour exprimer leurs idées. Ésope et La Fontaine, auteurs de fables dont souvent les animaux étaient les protagonistes, se sont moqués de leur temps et proposé une morale (moralité explicite pour Ésope et implicite pour La fontaine). Montaigne, dans ses Essais, se contentait d'observations personnelles pour aborder des sujets sensibles. Pour contourner la censure, Montesquieu a utilisé l'ironie et la satire dans son roman épistolaire "Les Lettres persanes".
Ces auteurs, comme tant d'autres, ont développé des méthodes variées pour énoncer des vérités sans pour autant affronter directement les sujets dont les conséquences auraient été sévères.
On pourrait continuer la liste des illustres penseurs, mais aussi reconnaître que ces procédés sont de mise chez la gente plus ordinaire.
Dans le cadre du tabagisme, la vérité, qui touche aux questions de mort et de maladie, peut être difficile à entendre. L'euphémisme (euphêmia) adoucit les vérités pour éviter le choc frontal. Les thérapeutes peuvent ainsi contourner les résistances en usant de suggestions indirectes, de métaphores, d'allégories, d'humour, et de manière très utile en déviant la question du tabagisme pour se tourner vers des enjeux plus existentiels.
Cependant, il est légitime de se demander si certaines mesures "adoucissantes" ne seraient pas, parfois, un obstacle à la résolution du problème ? En cherchant à éviter la confrontation, ne risquons-nous pas de renforcer les illusions, les trompe-l'œil du consultant, l’empêchant ainsi de saisir pleinement la gravité de son tabagisme ?
Ici, l’"euphêmia" doit être utilisée avec discernement, sous peine de minimiser la réalité du danger encouru. Mettre en balance la dangerosité avec les attentes liées à la dissonance cognitive pourrait facilement détourner le consultant de son projet d’arrêt du tabac.
Silence, on tourne
Dans ce contexte, le "sigan" — le silence — peut se révéler plus précieux que l’euphémisme. Il n’est ni un renoncement à la vérité ni un excès de précaution. Le silence offre un espace de réflexion où le consultant peut commencer à entendre sa propre voix intérieure.
C’est dans ce moment de pause que l’individu peut se réapproprier la vérité, l’assimiler et l’intégrer dans un discours intérieur. Le thérapeute cesse alors d’être l’autorité extérieure "imposant", "proposant" une vérité, pour devenir un guide silencieux qui permet au consultant de se rencontrer lui-même, car c’est en parlant vrai - de vive voix ou en soi - que le brouillard du "pseudo" se dissipe...