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L'HYPNOSE : La suggestibilité est elle différente de l’hypnotisabilité ?

La suggestibilité :

La suggestibilité est définie comme la possibilité d’influer sur l’esprit afin qu’en lui apparaisse une pensée, une image, une émotion, qu’il n’aurait pas eu sans cette influence. Aussi pouvons-nous remarquer d’ores et déjà que la suggestibilité est en soi un trait caractéristique de la nature humaine, en ce sens que pour avoir appris à parler, par exemple, il nous a été nécessaire d’être suggestible vis-à-vis de notre environnement direct. Il en est de même de nos valeurs sociales et d’un bon nombre de nos croyances qui résultent de notre imprégnation du milieu au sein duquel nous avons grandi. On pourrait presque dire que notre rapport au monde mais aussi notre adaptabilité, fonctionne, en partie, à travers un système ou l’influence joue le rôle central ; par conséquent nous baignons en permanence dans un univers « suggestif ».

Allons plus loin et demandons-nous : pouvons-nous échapper à notre suggestibilité naturelle ?

Dès lors que nous portons notre attention au monde, on peut considérer que nous acceptons d’interagir et par conséquent que nous acceptons le jeu naturel des influences entre lui et nous ; il nous est impossible alors de ne pas interagir avec lui. Si l’interaction peut être consubstantielle à l’influençabilité et donc à la suggestibilité, nous ne sommes pas, cependant, obligés de tout accepter tout le temps de la même manière et ce que nous pouvons remarquer, c’est que notre suggestibilité apparait alors comme une variable d’ajustement et non comme une donnée constante, une caractéristique figée dont nous aurions hérité à la naissance comme le fait d’être blond ou brun et qui serait indépendante de notre esprit.
Par conséquent la « suggestibilité » d’une personne comme question en soi est-elle encore pertinente ? Ne serait-il pas plus intéressant, de la reconsidérer sous l’angle de sa variabilité et se poser les questions suivantes : Qu’est-ce qui fait qu’une personne devient plus suggestible ou moins suggestible ? Quelles en sont les modalités ?

L’hypnotisabilité :

Comme l’écrivent Antoine Bioy, Chantal Wood et Isabelle Célestin-Lhopiteau dans « l’Aide-mémoire d’Hypnose », « les études en laboratoire montrent que près de 80% des gens sont hypnotisables par suggestions induites par les échelles standards utilisées… L’un des apports de Milton Erickson, puis des études en neurosciences, a été de montrer que l’état hypnotique est en fait un état d’une grande banalité, commun, que chacun peut expérimenter plusieurs fois dans une journée….Cela montre qui si tout le monde n’est pas hypnotisable en laboratoire, personne n’est en fait réfractaire à l’hypnose dans l’absolu, puisque nous entrons tous spontanément dans cet état modifié de conscience plusieurs fois par jour, sans effort particulier, ni aide. »

Par conséquent il serait opportun de pouvoir différencier l’hypnotisabilité en tant que phénomène naturel, de l’hypnotisabilité dirigée que l’homme de culture a codifié selon des principes théoriques plus ou moins éclairés.
Sur quoi repose l’hypnotisabilité ?

L’un des éléments de l’état hypnotique, c’est l’attention. Notre attention est précisément ce qui semble se transformer ou changer et c’est d’elle en dernier ressort que dépend l’état de nos pensées. Si je porte mon attention sur un objet devant moi, il est immédiatement reconnu et identifié dans son milieu, par exemple la chaise que je perçois reste distincte de la table. Mais si je porte mon attention volontairement et que je la fixe sur cette chaise, il me sera impossible au bout de quelques instants de maintenir cette attention de façon continue et identique, elle changera alors de qualité et mes perceptions vont changer également. Je vais en l’occurrence perdre la perception limitée de l’objet et percevoir une « globalité » qui deviendra le signe qu’en moi aussi s’effacent des limites, et que mon attention plonge en une « globalité » ou « concentration » intérieure particulière, on peut parler ici d’absorption. Vu de l’extérieur et selon le niveau d’absorption, on peut effectivement retrouver dans certaines transes hypnotiques des signes physiologiques caractéristiques qui ont fait choisir à Braid le nom « d’hypnose » mais qui se révèle peut être comme assez inadéquat, compte tenu de l’activité intérieure particulière qui s’opère à ce moment-là et qui a fait choisir à François Roustang le nom de « veille paradoxale ».

Sur un plan général et quelles que soient les méthodes utilisées dans les inductions, l’hypnose résulte de notre faculté à nous dissocier d’une réalité extérieure au profit d’une réalité intérieure et à cet égard nulle suggestion n’est obligatoire pour y parvenir. On notera également que l’habitude peut jouer un rôle dans l’hypnotisabilité car en effet, quelqu’un qui s’exerce à trouver un état de conscience dans lequel il vivra des perceptions différentes aura tendance à raccourcir cette « bascule » et a entrer plus rapidement dans cet état dit d’absorption, et cela qu’il soit suggestible ou non.

Suggestibilité et hypnotisabilité

Comme on peut l’anticiper après ce qui vient d’être relevé, la suggestibilité n’est pas une nécessité absolue de l’état hypnotique, mais seulement une composante éventuelle selon le contexte.
La suggestion a été considérée comme la méthodologie par laquelle, selon l’école de Nancy, un état d’hypnose peut être créé. Pourtant Janet de son côté avait déjà remarqué que la suggestibilité n’est pas nécessairement concomitante à l’état d’hypnose, qu’elle peut même en être absente et qu’à l’inverse la suggestibilité peut être totale en dehors de l’état d’hypnose (Janet : L'automatisme psychologique). D’autres réflexions se posent :
- Si l’hypnose existe en dehors du rapport suggestif, certains n’ont-ils pas considérés, jusqu’à présent, l’hypnose de façon réductrice ; une hypnose que l’on pourrait presque qualifier de « clinique », pour laquelle effectivement un rapport de pouvoir entre opérateur et sujet est nécessaire, au lieu de considérer l’hypnose comme quelque chose de plus essentiel et plus vaste, comme une composante naturelle de l’existence, et donc ne se limitant pas à ce rapport suggestif ?

- Pour éclairer le lien entre suggestibilité et hypnotisabilité ne faudrait-il pas inverser le paradigme ?
- Ne serait-il pas pertinent d’envisager que c’est notre état d’esprit qui détermine notre niveau de « suggestibilité » ?

Le fait de considérer l’hypnose comme un état « modifié », nous enferme dans l’idée qu’il faille faire quelque chose, qu’il faille « suggérer » et « manipuler » pour conduire et modeler un état vers un autre. Par exemple si je suis dans un état de conscience que je vais appeler A, on semble croire alors que de A je vais progressivement me diriger vers un état A’ puis A’’’, or cela repose sur une nécessité : celle d’attester qu’il s’agit toujours d’un même état de conscience qui se transformerait dans un sens ou dans un autre ; seulement est-ce toujours le cas ? Les études semblent pouvoir démontrer que nous avons en moyenne 60000 pensées par jours, il nous apparait illusoire de croire que celles-ci entretiennent toujours un lien de causalité direct entre elles, les unes à la suite des autres en une logique unique comme les chapitres d’un livre ou les grains d’un chapelet. Au contraire le phénomène des « ruptures » semble montrer qu’il peut y avoir un « saut » d’un système à un autre et qu’il en est régulièrement question dans la journée. Par exemple si je suis en train de penser à mon travail en marchant et qu’un évènement surprenant survient, je vais alors entamer un autre processus de pensée sans lien de continuité avec le précédent et passer ainsi d’un état à un autre.

Mais alors d’où me vient la sensation qu’effectivement je « modifie » l’état de ma conscience ?

Plusieurs caractéristiques peuvent être prises en compte, tout d’abord notre sentiment d’identité, le sens du « moi » et notre habitude à mémoriser selon une ligne de temps historique. Ce sont ces principes qui nous procurent le sentiment de continuité entre tous nos états d’être et donc l’impression que c’est effectivement une « transformation », une « modification » de notre état de conscience. Pourtant l’observation des faits semble nous montrer, le plus souvent, autre chose. En effet, si chez l’adulte cela ne nous parait pas évident, il suffit de considérer un instant comment fonctionnent les enfants, comment par exemple ils passent du pleur au rire en une fraction de seconde. On observe qu’ils ne modifient pas le pleur en rire mais qu’ils remplacent l’un par l’autre instantanément sans considération pour l’historicité et le sens, mais seulement pour l’instantanéité de l’expérience. En tant qu’adulte le processus reste le même mais notre mémoire historique et notre sens important du « moi », nos projections vers l’avenir, masquent cette réalité et créé en nous l’illusion d’un continuum.
Donc si l’on considère qu’il s’agit seulement d’états « différents » comme ils en existent des centaines que l’on traverse naturellement, alors la question de la suggestibilité pourrait être considérée à la mesure de cette observation. On pourrait alors envisager que c’est bien de l’état d’esprit que dépend la suggestibilité et non l’inverse ; l’hypnose n’existant plus vraiment en soi comme le produit d’une accumulation de suggestions sur l’esprit, mais seulement comme la découverte de l’espace intérieur nécessaire pour que se produise l’apparition d’une nouvelle « occurrence » mentale. Ce nouvel état de l’esprit pouvant être indifféremment « suggestible » ou non.

Conclusion

La question de l’hypnose peut se révéler délicate tant les paramètres qu’il faudrait prendre en compte sont nombreux, expliquer sa nature relève autant de la science que de la philosophie, car ce qui est observé ici n’est pas un objet ordinaire, c’est un sujet qui s’observe lui-même et qui s’évalue. Parler d’hypnose c’est parler de nous et il n’existe rien de plus difficile et de plus convoité que de faire livrer ses secrets à l’esprit, mais comme toujours, celui-ci se révèle finalement toujours aussi insaisissable et mystérieux. C’est à cette caractéristique que chaque école à été confrontée pour expliquer l’hypnose, mais force est de reconnaître que les réponses apportées restent partielles et que le chemin est encore long. Au regard de ce qui a été dit, il nous parait évident que l’hypnotisabilité ne peut se réduire à la seule suggestibilité d’un sujet, parce que pour nous l’hypnose n’est pas un état modifié, mais un état naturel au même titre que tous les autres états que l’on peut connaitre, de ce point de vue là c’est même l’existence de l’hypnose qui est remise en cause en tant que concept. Néanmoins il faut également reconnaître l’existence de la suggestion comme moyen pertinent pour provoquer cette intériorité particulière, notamment avec l'hypnose conversationnelle, mais ce qui nous semble le plus important, c’est d’avoir à l’esprit que cette approche ne définit pas l’hypnose, mais seulement une modalité d’accès parmi d’autres possibilités. Modalité culturelle car on n’entre plus en hypnose aujourd’hui comme on y rentrait il y a 300 ans, les transes convulsives ont laissé la place à une apparente intériorité méditative, et il est probable que dans un siècle ou deux les choses se transforment encore.

Pour aller plus loin :

Hypnose et suggestion sont des mots, des étiquettes qui déterminent des idées et des concepts mais aussi des comportements dont il est parfois difficile de se détacher. Le constructivisme expliquerait sans doute un paradoxe étrange auquel est confronté le monde de la thérapie en général et celui de l’hypnose en particulier : comment l’homme peut-il créer des modèles théoriques différents et parfois opposés pour expliquer une même équation et remarquer dans le même temps la pertinence simultanée de ces modèles pour la résoudre ?! Par exemple le phénomène hypnotique n’a pas besoin de l’existence de l’inconscient. Bien que beaucoup de théories pour expliquer l’hypnose se fondent sur lui, il serait intéressant de voir à quoi ressemblent les théories sur l’hypnose dans des régions du monde qui ne connaissent pas la théorie de l’inconscient ? seront-elles pour autant moins efficaces ? non sans doute, et il en ressort que c’est surtout la manière dont je conçois le monde qui détermine ensuite les modalités pratiques de la technique. Considérer ainsi que l’hypnotisabilité dépende de la suggestibilité peut se révéler limitant sous un certain angle.

Osons un parallèle sur l’observation de la réalité, Alain Aspect dans une conférence de mars 2012 sur la dualité onde/corpuscule, fait la démonstration qu’un phénomène, peut se révéler simultanément sous deux comportements différents dont la cohabitation est intellectuellement impossible à résoudre. Par exemple si j’utilise un système d’observation pour déterminer si la lumière est une onde et bien je constate qu’elle est une onde, en revanche si, ayant enregistré le même phénomène simultanément avec un appareillage destiné à observer si la lumière est corpusculaire, alors je m’aperçois que je mesure effectivement qu’elle est corpusculaire. Intellectuellement, logiquement, il ne nous est pas possible de concevoir cette simultanéité onde/corpuscule, pourtant bien réelle puisque nous pouvons l’observer comme telle.
Le parallèle que l’on peut faire est que nous déterminons la réalité avec notre outil d’observation c’est-à-dire notre esprit culturel et il y a un prix : si j’observe un phénomène d’une certaine manière, je suis alors obligé de me restreindre aux lois et principes qui découlent de cette observation. Ainsi si je détermine une réalité selon laquelle il faut être suggestible pour être hypnotisable, alors j’observerai effectivement que l’hypnose est un système de suggestion. Mais le prix sera que je me restreindrai à ce rapport, me coupant de toutes les autres possibilités qui pourraient apparaître.

Actuellement aucun modèle théorique n’est en mesure de rendre compte complètement de la réalité humaine, aussi cela nous ouvre-t-il quelques perspectives pratiques : si la réalité est de nature protéiforme, ne devrions-nous pas en tenir compte ? Ne devrions-nous pas faire l’effort de restaurer une certaine virginité mentale à l’égard de l’hypnose, une certaine forme de spontanéité, afin de rendre possible l’émergence de nouvelles compréhensions ? Avec le recul, n’est-ce pas ce qu’a fait Milton Erickson à partir des théories de son époque ? Et finalement, plutôt que de savoir réaliser par cœur des protocoles censé témoigner de ce qui est « ericksonien », être ericksonien aujourd’hui, ne serait-ce pas plutôt apprendre à maintenir, comme Erickson, ce regard et cette capacité à l’émerveillement ?

Axel KAROL et Nathalie ROUDIL

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