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HYPNOSE - SUGGESTIONS et MAÏEUTIQUE

Question d’éthique et choix d’un nouveau paradigme maïeutique

Liminaire

Il n’est pas question de rejeter dans cet article la pratique de l’hypnose comme elle est proposée de manière classique et traditionnelle aujourd’hui. Ce travail est le résultat de longues années d’études et d’expériences qui m’ont permis de relever que la pratique de l’hypnose considère l’utilisation des suggestions comme un outil prépondérant et qu'elle réduit de façon conséquente la possibilité de faire émerger, de manière autonome, des réponses et/ou des réflexions du client/patient. Ma proposition de travail ne conteste nullement l’utilisation des suggestions, elle met en garde contre ses abus et ses carences en matière d’accompagnement maïeutique. Toute autorité extérieure, toute pensée, toute direction…, organisées par le praticien ou hypnothérapeute sont « limitantes » pour le client/patient.  Il est donc essentiel, sans démoniser la pratique des suggestions, de les réserver principalement, comme nous le verrons, à la seule induction hypnotique (entrée dans l’état d’hypnose).

Nota bene : Les contenus de formation que nous proposons au sein de l’institut Noesis s’orientent en direction de ce travail proposé ici mais il est essentiel avant tout, que chacun puisse apprendre, expérimenter, utiliser les bases de l’hypnose classique, de l’hypnose ericksonienne et de la Nouvelle hypnose afin de s’approprier un modèle ou un autre et de choisir ensuite quelle direction de travail entreprendre…

Sans donc, repousser les voies/voix de l’hypnose d’hier et d’aujourd’hui dont les champs anthropologiques, sociologiques et psychologiques sont d’un immense intérêt, sans rien vouloir changer des grandes directions prises par Milton Erickson, ses précédents et ses suivants comme la Nouvelle Hypnose, sans faire fi des grands principes de la communication enseignés par l’Ecole de Palo Alto qui font prendre conscience que tout accompagnement de personnes est soumis aux influences des praticiens mais aussi des clients/patients (voir boucle de rétroaction) ; je souhaite grâce aux approches de la phénoménologie, de l’analyse existentielle, de la consultation philosophique et des enseignements roggériens, relever un point, qui selon moi, est fondamental : c’est celui de la question du rapport qu’entretiennent les praticiens en hypnose avec les techniques de la suggestion. Celle de l’éthique des techniques suggestives et tout particulièrement dans le champ de l’accompagnement de personnes en cabinet de consultation.

Définitions tirées du dictionnaire du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales : Action de suggérer ; art de faire naître une idée, un sentiment sans l'exposer ouvertement. Chose suggérée ; ce qui (idée, image, pensée) est inspiré de l'extérieur. Fait d'inspirer (ou de se laisser inspirer), par le jeu de phénomènes subconscients, une idée, une pensée, un comportement sans intervention de la volonté ni de la conscience du sujet récepteur (appelé autosuggestion lorsqu'il s'exerce de façon réfléchie).

Sachant qu’il est impossible de pas ne pas influencer, de ne pas suggérer sachant que la présence, l’éthos, la communication (verbale, paraverbale, non verbale) insufflent des réactions, des attitudes, des résistances, des idées, etc. qui sont toutes des probables suggestions, sachant que le terme hypnose est déjà une suggestion qui inspire très vite, un grand nombre d’idées reçues et fascine le grand public, certains critiquerons, avec d’excellents arguments, l’orientation de travail que je propose, en expliquant que tout est suggestion et que l’hypnose est donc suggestion ; d’autres regretterons l’impasse faite sur le pouvoir des suggestions (puissants effets placebo, entre autre).

Je répondrai aux premiers que mon travail se porte seulement sur l’aspect « aliénant »[1] des suggestions et aux seconds que le pouvoir des suggestions est moins puissant que celui de l’introspection existentielle dont l’immense latitude est de travailler avec les éléments intrinsèques de la personne qui dans la rencontre avec elle-même se rend libre et autonome de choisir de changer ou de ne pas changer pour changer.

Si je propose aux hypnopraticiens et aux hypnothérapeutes de s’émanciper, de la suggestion qui implique une direction donnée par eux-mêmes, (phénomène, changement…) dont la pratique est trop souvent synonyme de l’hypnose depuis les travaux d’Hyppolyte Bernheim (1840-1919), c’est qu’il est possible et for profitable, à mon avis, de se passer d’une grande partie des techniques de suggestions afin d’apporter une dimension plus maïeutique[2] et existentielle au travail d’accompagnement.  

Je ne parlerai pas ici de l’hypnose médicale dont l’objet d’exploration est lié à la sphère du soin. Les soignants se servent de l’hypnose comme d’un outil complémentaire à leur pratique. L’hypnose médicale supporte mieux les suggestions directes et indirectes car dans des situations d’urgence de soin, d’apaisement de la douleur, d’un travail psychosomatique ou lors d’opération chirurgicale, l’objet visé est, le plus souvent, le soulagement d’une douleur. Si l’hypnose est très utile aux soignants, dans ce cadre, par exemple, c’est qu’elle s’appuie sur les différentes composantes de la douleur dont, tout particulièrement la composante affective-émotionnelle, la composante cognitive et la composante comportementale. Ici, le travail est plus stratégique qu’existentiel.

Au regard des traditionnels usages de l’hypnose en cabinet de consultation, c’est une donc une proposition hardie et effrontée que celle de proposer de faire de l’hypnose sans pousser à l’utilisation des suggestions directes et indirectes, proposition plus étonnante encore car il est impossible de tenir radicalement cet idéal, je le conçois, mais qui a, en revanche, le mérite d’ouvrir des perspectives inspirées principalement de la maïeutique et de la phénoménologie, comme de mettre en exergue la posture essentielle de l’éthique.

Dispositifs prêts à l’emploi - pharmaka du bonheur et du succès ?

Dans le cadre de la consultation en cabinet de développement personnel, professionnel, thérapeutique, que devient la personne qui souhaite cheminer vers son « objectif » et fait face, en même temps, aux formatages de son histoire, à ses croyances, aux impératifs culturels et propagandes médiatiques ? Comment peut-elle faire pour se « décoaguler » des impératifs d’une mitoyenneté aliénante et atteindre son propre équilibre existentiel ? Comment peut-elle faire pour traverser l’angoisse, sortir d’une souffrance, accepter ses manques ou les transcender… ?

Est-ce que des méthodes prêtes à l’emploi existent en hypnose de développement personnel, professionnel et thérapeutique ? Est-ce que des cadres et des grilles de travail peuvent réordonner, programmer la vie d’une personne ? Certains le pensent et leur travail d’accompagnement s’assimile à des protocoles et des procédés de communications mécanicistes. On voit très régulièrement dans des ouvrages, sur des sites, des réseaux d’échanges et des forums des « professionnels » demander des protocoles, des outils et des recettes prêtes à l’emploi afin de gérer tel problème ou tel objectif pour leur client/patient.

Voici un exemple de promesse publicitaire qui rend l’hypnose alléchante, rapide et ultra efficace. Elle oriente à l’idée de la passivité du client et du pouvoir d’une méthode fabuleuse.

Avec l'hypnose c'est tellement plus facile ! Vous devez savoir que des milliers de personnes ont déjà arrêté de fumer grâce à notre méthode. Sans anxiété ni symptômes de manque, vous ne reprendrez plus de cigarettes ! En une séance, les résultats seront spectaculaires ! Ne perdez plus votre temps venez ouvrir la bonne porte…

S’émanciper des protocoles et des techniques suggestives ?

Que faire de la parole du praticien qui accompagne un état d’hypnose ? Pourquoi est-elle là, à quoi sert-elle ? Comment s’émanciper des protocoles et des techniques suggestives ?

  • Pour certains, la parole, la communication sert à manœuvrer, à piloter, à l’aide de protocoles, de suggestions directes et/ou indirectes un état phénoménal d’hypnose avec dans le sillage des « instructions » plus ou moins dissimulées apostillant un changement.
  • Pour d’autres, elle sert à organiser les conditions d’entrée au cœur des perspectives « non-conscientisées » ou « inconscientes ». Ici, l‘accompagnement permet au client/patient de séjourner (s’assoir confortablement et respirer à sa place) là où il est présent à lui-même et là où il trouvera les conditions intimes qui semblaient s’être dérobées de sa dimension existentielle (voir François Roustang).

Je propose donc et avec insistance, de s’émanciper des techniques mécanicistes et d’influences pour favoriser les déplacements internes de la personne. Plus l’observation et l’écoute phénoménologiques sont minutieuses, mieux elles pourront accompagner le client/patient par des sollicitations qui font écho aux mouvements de la personne, par des reformulations de mots, de phrases, par des questions qui ont marqués l’entretien initial, par la prosodie, le rythme, les silences qui favorisent l’état introspectif et la dissociation. Je propose de faire fi du langage performatif au bénéfice d’une parole apophatique (celle du client/patient).

Article institut NoesisJe propose d’articuler la communication au bénéfice de l’état d’hypnose afin que durant cet état puissent se conjuguer les ressources, la créativité et les apprentissages de la personne.

Pour cela, il est nécessaire que le praticien se libère de tout vouloir, de toute volonté de suggérer des idées qui ne sont pas celles du client/patient. En somme, durant la phase d’hypnose après l’induction hypnotique, il est impératif, selon moi, de ne pas suggérer de modèles, de ne pas conditionner la personne à jouer le rôle de l’hypnotisé mais de l’accompagner à s’engager dans un travail profond et indépendant.

 

 

L’induction hypnotique et le cheminement existentiel

Je limiterai ici mon étude à la pratique de l’hypnose en développement personnel, professionnel et thérapeutique, c’est-à-dire celui de l’accompagnement de personnes en demande d’harmonisation existentielle, de suivi de projet, d’aboutissement d’objectifs  personnels ou professionnels et autres demandes connexes, hors du champ médical et clinique de la pratique de l’hypnose.

Ainsi, la question est : Comment le praticien formé aux techniques suggestives va-t-il les utiliser et jusqu’à quel point les suggestions sont-elles un bénéfice ou une limite ?

Si on considère que les suggestions sont des limites, pourrait-on prévoir un type d’accompagnement qui se passerait des suggestions ?

Sans hésitations, je réponds, oui, mais il est essentiel de faire la différence entre l’induction hypnotique (passage/trajectoire pour rentrer dans l’état d’hypnose) qui est favorable à l’utilisation des suggestions directes et indirectes et puis l’état d’hypnose en lui-même, état de conscience conduisant à de possibles changements, état durant lequel des mouvements intrapsychiques se font et ne peuvent pas être manœuvrés par le contrôle suggestif du praticien. 

De ce fait, l’induction hypnotique peut admettre des suggestions directes et indirectes mais la phase d’accompagnement durant l’état d’hypnose ne devrait pas être contrainte aux influences qui dirigeraient la personne hors de son propre terrain de recherches intérieures. Le praticien ne devrait pas, selon moi, dominer l’accompagnement par des suggestions d’influences quelles qu’elles soient, même à forte portées positives. Il y a, selon moi, ici, une privation à l’ouverture ontologique. En effet, si on obstrue l’ouverture ontologique par un simulacre d’ouverture ontique avec des suggestions « réifiantes » maîtresses du jeu, il n’est pas probable d’accompagner une personne sans la limiter ou la dessaisir de son « pouvoir-être ». L’utilisation des suggestions directes et indirectes, importées par un praticien, charrient trop vite et trop souvent un mode technico-artificiel dont le but est de faire naître une idée, un sentiment, provoquer un conditionnement, une programmation, un changement, etc. La phase d’accompagnement durant l’état d’hypnose pourrait être plus minimaliste car elle correspond à une phase de détachement engendrée par le passage d’une veille restreinte à la veille paradoxale (phase d’induction). Ce passage permet de se désorienter des schémas conscients ou en d’autres termes de passer du réseau cérébral exécutif au réseau cérébral par défaut (voir explication plus loin).
 
Il est important, ici, d’estimer que seule dans la pratique de l’induction hypnotique, les suggestions sont utiles pour créer des phénomènes spectaculaires (selon les besoins et les croyances de la personne) qui assurent au client/patient qu’il a bien vécu une séance d’hypnose. La forte suggestion d’un pouvoir autre que son « conscient », le conditionnerait à accepter le pouvoir de changer. Mais, attention, il est préjudiciable, selon moi, de croire que le fort aspect suggestif du phénomène hypnotique est la condition du changement. Il en est l’initiateur seulement. Ce n’est pas parce que le phénomène de transe est spectaculaire que le résultat demandé sera atteint. Si c’était le cas, les hypnotiseurs de cabaret et les hypnotiseurs procédant avec l’hypnose classique feraient des « miracles » !

Le réseau cérébral par défaut

Nous avons expliqué plus haut que la phase relative à l’état hypnotique après l’induction (soit après l’entrée dans l’état d’hypnose) est le résultat d’un mode spécifique de l’activation cérébrale.
 
Comprenons qu’il y a deux types d’activations cérébrales. Il existe, en effet, dans le cerveau deux « modes » majeurs liés à l’attention : le réseau « centré sur la tâche » qui est actif lorsque l’on est pleinement et exclusivement pris par une activité, concentré sur celle-ci et sans aucune distraction ; les neuroscientifiques l’appellent le réseau exécutif.Il correspond bien à la phase de l’entretien initial et se désactive lorsqu’il n’y plus de réflexion consciente grâce à un accompagnement hypnotique permettant que la dissociation se fasse.
 
Marcus Raichle, professeur de radiologie à la Washington University School of Medicine (Saint Louis, Missouri), a baptisé le deuxième mode : le  réseau par défaut[3] pour exprimer qu’il fonctionne même lorsque l'on ne fait rien. Il correspond bien à la phase même de l’état hypnotique ou état de perceptude[4] (terme proposé par François Roustang).

Réfléchir sans y penser

Réseau exécutif et réseau par défaut  sont appelés « réseaux », car ils sont composés de réseaux de neurones disséminés dans le cerveau comme des circuits électriques.

Les chercheurs en neurosciences ont constatés que les régions cérébrales se désactivent systématiquement lorsqu’un « sujet » effectue une tâche et lorsqu’il est en repos, elles s’activent spontanément.                                                         

 Le réseau cérébral par défaut est actif quand on laisse son esprit vagabonder sans rien vouloir ni rient faire de particulier. Ce réseau permet de construire une stimulation mentale basée sur ses expériences personnelles. Il permet de se souvenir, d’activer des processus de projection d’avenir ou d’imaginer des possibilités alternatives, il active des simulations mentales du futur, basées sur la recollection des expériences autobiographiques passées. Ce réseau implique les zones profondes du cortex préfrontal, du lobe temporal ainsi que différentes régions internes du cortex pariétal.

Institut Noesis illustration 3La transe commune[5] dont parle Milton Erickson est assimilable à cet état.

Ecoutons François Roustang : « Ne rien faire, c’est ne rien faire de particulier, ne s’arrêter à aucune pensée, aucun sentiment, aucune sensation. Ce ne rien faire devient un laisser se faire. Or laisser se faire équivaut à un état de réceptivité sans limitation aucune. Quand on est disposé à tout et n’importe quoi, que l’on ne préfère rien, que l’on ne veut rien et que l’on est sans nul projet, ce que l’on touche et que l’on reçoit, n’est autre que la force d’agir/ (…) Par le ne rien faire, le champ des possibles et des réels s’ouvre et se ferme en même temps pour mieux se constituer. Il y a non plus des objets face à un sujet, mais une participation et une compénétration des uns et de l’autre. L’individu qui laisse faire s’ajuste sans cesse à ce qui vient à lui…»

En pratique

Entretien initial (1)

*La qualité et la puissance de l’entretien initial (phénoménologique et maïeutique) favorise des états d’hypnose spontanés.

Induction hypnotique (2)

*Peut être facultatif si la personne a ne rentre pas spontanément ou quasi  spontanément dans l’état d’hypnose.

Phase d’accompagnement durant l’état d’hypnose : (3)

Phase importante dont l’atout est celui de poursuivre  « inconsciemment » le travail de recherche effectué durant l’entretien initial.

Questions,

Ecoute phénoménologique,

Dialogue socratique,

Silences,

Repérage en collaboration avec le client/patient des paradoxes, des bénéfices, des problématiques et des pistes de travail,

Questions SMART,

Incitations aux recadrages spontanés,

Clean language…

Suggestions directes et indirectes non pour diriger des idées mais seulement un état,

Techniques de boucles inductives,

Bandes annonces,

Utilisation des stratégies inductives, (questionnements, dissociations, confusions, focalisations…)

Invitations à l’introspection,

Métaphores, initialement générées par le client/patient…

Accompagnement minimaliste,

Pas de suggestions directes ou indirectes qui dirigent l’esprit et empêchent de rentrer dans un état de veille paradoxale (réseau cérébral par défaut),

Voir aussi « état de perceptude» selon la définition de François Roustang…

Favoriser les silences,

Favoriser quelques mots clefs et de la personne,

Maintenir le rythme hypnotique par de la musique, des répétitions,

Ici, l’observation est prépondérante, elle permet de suivre et d’accompagner l’évolution de la « transe »…

1.     L’entretien initial, une première étape pour se « dés-hypnotiser »

Dans ma pratique, avant toute séance d’hypnose, je considère que l’entretien initial est  fondamental. Il est phénoménologique : l’observation et l’écoute, permettent de travailler avec ce qui apparaît. Il est maïeutique : ce qui apparait est mis en question et permet de discerner les paradoxes, les impasses, les valeurs, les contre valeurs, les croyances, les protections, les bénéfices, le principe de réalité, le principe de plaisir, les probables  pistes de travail, les hypothèses… Il reformule et escorte avec une sollicitude non devançante.
 
L’écoute et l’observation phénoménologiques, la reformulation, les questions et la prise de note, sont essentielles dans ce travail car elles permettent de repérer en collaboration avec le client/patient ses redondances, ses stratégies d’évitement, ses schémas, ses peurs et les problématiques qui se posent pour accéder à son projet ou objectif.
 
L’art de la communication se découvre et s’apprend lorsque le mode d’un verbe rend équivoque et incertain la volonté de la personne, lorsqu’elle réalise qu’elle utilise des négations pour atteindre son objectif, lorsqu’elle remarque ses redondances lexicales et thématiques, etc.
 
Le « recadrage » n’est plus du fait du praticien mais du client/patient qui s’est conduit grâce à la maîtrise professionnelle de la phénoménologie et de la maïeutique à considérer une situation, une représentation selon un point de vue différent. Il est, ici, d’autant plus puissant que le client/patient expérimente par lui-même ce recadrage.
 
Dans l’entretien initial, toute pensée, toute proposition, toute suggestion… émises depuis la carte mentale du praticien seraient des limites pour le client/patient. Ici, le dialogue est bien plus  orienté maïeutique que solution ou changement. Il permet d’inspirer l’émergence ou pas d’une nouvelle orientation, d’une nouvelle représentation ou en d’autres termes d’un état de conscience différent qui quelques fois détonne de l’objectif initial.

2.     L’induction hypnotique

L’induction hypnotique, permet de faire rentrer une personne dans l’état dit d’hypnose. Cette pratique demande aux praticiens ou hypnothérapeutes de connaître les stratégies d’induction (Dissociations, répétitions, confusions, saturations, surprises, ruptures de « pattern », questionnements, focalisations, calibrations et ratifications, créations de phénomènes comme la lévitation de main, les deux mains qui se rejoignent…). Ces stratégies sont, en effet, les conditions même de la pratique inductive de l’hypnose en cabinet de consultation mais aussi en hypnose de spectacle. Les conditions de travail sont toutefois différentes de l’hypnose de cabaret dont l’objectif est d’aliéner la personne pour amuser et surprendre le public. Il important de rappeler qu’en consultation l’induction hypnotique est un passage qui entraîne une échappée de la conscience vers un état de veille paradoxale sollicitant une activité du cerveau différente que celle de la veille ordinaire. Ici, l’induction hypnotique peut se faire spontanément quand le travail de questionnement initial est puissant et requiert une forte intensité introspective. Plus généralement, la stratégie inductive peut s’appuyer sur un canevas, des stratégies, des boucles inductives mais non sur un protocole figé ou une recette prête à l’emploi. Comme le travail de Milton Erickson, le proposait, l’accompagnement est utilisationnel, stratégique, ouvert à toute probabilités et toujours différent pour chaque personne. 

3.     Se dés-hypnotiser, la pratique de l’hypnose maïeutique

Exemple de quelques déroulements…
  • Avec des phénomènes hypnotiques
Lors de l’état de perceptude selon les termes de François Roustang  ou en d’autres termes lors d’une pause de la conscience (voir réseau cérébral exécutif / réseau cérébral par défaut) sollicitée, en prélude, par un mot, une phrase spécifique, une question fondamentale, primordiale, essentielle, un phénomène inductif, etc., une dissociation s’est réalisée. Ici, l’accompagnement du praticien qui observe avec grande attention ce qu’il se passe est très  minimaliste, il accompagne avec un langage artistiquement vague les mouvements, les transformations, les rythmes sans les lier à un phénomène désiré, sans suggérer un changement ou quoi que ce soit d’autre. Le mouvement qui advient n’est pas interprété et ne sert pas de levier pour activer une idée, un comportement, une image, ou un mouvement. Durant cette phase, ce ne sont pas des suggestions mais à minima seulement des sollicitations liées aux perspectives de travail intérieur et aux mouvements qui se produisent chez la personne. Les processus inhérents à l’état d’hypnose qui  font aller et venir de la profondeur de transe à la surface consciente (comme des vagues) sont suscités par un accompagnement très métaphorique dont le pouvoir est celui d’approfondir l’état de transe et non de transformer ou de diriger l’esprit. 
  • En accompagnement de l’hypnose spontanée
Une séance « d’hypnose » ne commence pas au moment où la personne ferme les yeux, elle peut débuter dès qu’elle rentre en cabinet et sauf à vouloir « manipuler » ou « influencer », je déconseille fortement, ici, l’utilisation de suggestions directes ou indirectes.
 
Un entretien initial à forte intensité introspective se pare bien souvent des potentialités de l’hypnose quand lors d’un instant de silence, lors d’une échappée de la conscience se produisent à la dérobée l’envisageable dévoilement de l’être à être. Les conditions de réflexions sont tellement puissantes qu’elles amènent le client/patient à décrocher des structures conscientes et les signes de l’état d’hypnose se phénoménalisent, apparaissent.
 
Il est courant dans mon travail que le passage de l’entretien initial à l’induction hypnotique se fasse spontanément. Il suffit d’observer une personne qui en rentrant dans le sillage de son introspection, s’immobilise, les yeux dans le vide, le corps qui se fige, la respiration qui change…
 
Ici, le praticien accompagne ce changement d’état de conscience avec un langage artistiquement vague. Le client/patient y favorise la recherche de sens, il y choisit ses images, ses représentations et plonge au cœur des vagues de l’indéfini son esprit « inconscient ». Les répétitions, le rythme, la musicalité de la voix favorisent un bercement hypnotique, les termes du client/patient utilisés lors de l’entretien initial reviennent en leitmotiv, les silences sont pleins et entrainent un approfondissement de l’état d’hypnose jusqu’à faire disparaître la forme au profit du fond (par métonymie l’inconscient). 

Postlude

« Je ne préférais pas »


Bartelby le scribe (de Melville) assis derrière son pupitre dans un coin de l’officine devrait décider selon son employeur d’accepter le travail qui lui est demandé. Il n’y pas d’autres choix possibles car le contexte s’y opposerait. Pourtant, dans un silence déplié et favorable à tous les ouverts, il se donne le pouvoir d’un projet inconcevable qui est celui de répondre, à partir de ce jour-là, à chaque injonction de son directeur : « Je ne préférerai pas ». Ici, se joue une ouverture de pensée inouïe pour son employeur qui comprend avec terreur et fascination, la force de ce choix invraisemblable.

Ainsi, il pourrait-il être intéressant, dès lors, de relâcher, ne serait-ce qu’un instant, l’encombrement des dispositifs et se donner la liberté d’ouvrir son regard, son écoute, ses attitudes, sa communication hors des références imposantes ou paradigmes médiatisés ?

« Lâcher prise, c’est renoncer aux intentions, aux projets, à la maîtrise de son existence. C’est un abandon de la pensée, de la volonté, et même du résultat. Quelqu’un qui ne cherche plus rien n’attend plus rien, devient disponible et s’ouvre à quelque chose d’autre. C’est cela la magie : laisser venir les forces vives qui sont en nous ».[6]

Je rajouterai, c’est cela la magie de l’hypnose (maïeutique) : une ouverture, une vision, une transparence, une  introspection antéprédicative des courants et des ressources profondes, pré-esquisses élémentaires et terre d’accueil (inconscient) de l’être-humain. Les forces vives dont parle François Roustang, les ressources et les conditions d’apprentissage exhortées par  Milton Erickson sont déjà là.


Nathalie Roudil-Paolucci
Directrice de l’institut Noesis
Formatrice, Hypnoanalyste, Superviseur
Etudiante au centre et école belge de daseinsanalyse
Chercheur en sciences humaines au sein de l’école doctorale de Montpellier 3
Chercheur pour l’école occidentale de médiation. En formation d’instructeur en méditation

[1] Aliénant : du latin : alienus, qui signifie « autre », « étranger », je propose ce terme selon la définition de « dépossession de l'individu », c'est-à-dire la perte de son individualité, de sa maîtrise ou/et de ses forces propres au profit d'un autre (individu, groupe ou société en général). Il renvoie ainsi fréquemment à l'idée d'une inauthenticité de l'existence vécue par l'individu aliéné. (voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ali%C3%A9nation)
[2] Ne rêvons pas toutefois à un idéalisme de la maïeutique qui proposerait d’accompagner à l’accouchement de la vérité. Ce que le client/patient va faire de son ouverture à l’être sera en grande partie formatée (la création de sens est déterminée à la mesure de l’homme et de son historialité). Mais lorsque ce formatage n’a pas sa singularité « suffisante », lorsqu’il est insufflé par le praticien, il relève d’une dictature du « On ».
[3]Le réseau (cérébral) par défaut (RD) ou réseau du mode par défaut n'est qu'un des « réseaux de l'état de repos », même si c'est celui qui possède les interconnexions les plus robustes et constantes, ainsi que l'activité métabolique la plus intense. De nombreux réseaux fonctionnels au repos ont été décrits, en rapport avec des systèmes cérébraux aussi divers que ceux impliqués dans la motricité, l'attention, la vision, l'audition, le langage.
[4] Perceptude : terme forgé par François Roustang pour désigner l’état d’une personne plongée dans son univers perceptif, sans intervention de l’intellect ou des émotions. Alors que la perception « habituelle » segmente, la perceptude est un état de perception de la continuité de l’Être et de la prise en compte de tous nos liens avec le monde.
[5] Transe commune quotidienne (common everyday trance) apparaît lors des états de rêveries diurnes. Dans cet état, on est comme « dans la lune », absorbé, distrait, ailleurs… Dans la littérature de la pratique de l’hypnose on dit que l’on amplifie cet état.
[6] Interview de François Roustang par Valérie Colin-Simard, juillet 2009, Source : Psychologie.com

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